L’inquiétante étrangeté des robots humanoïdes

Article de Marine Loyen, pour le site InrialityInquiétante étrangeté des robots

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Robots humanoïdes : une inquiétante étrangeté

Qu’ont en commun Frankenstein, Terminator et le robot Géminoïde, copie parfaite de son inventeur Hiroshi Ishiguro ? Ils sont tous perdus dans la vallée de l’étrange et provoquent chez nous, spontanément, une inquiétude. Au musée du quai Branly, l’exposition « Persona » abordait ce phénomène théorisé dans les années 1970…

C’est une vallée peuplée de zombies, de morts-vivants, de créatures monstrueuses, de marionnettes presqu’humaines, de cadavres, mais aussi de robots anthropomorphes. On l’appelle la vallée de l’étrange¹. Théorisée par Masahiro Mori en 1970, la vallée de l’étrange est une angoisse qui nous envahit dès que l’on se trouve en contact avec un objet anthropomorphe très proche de l’être humain…

De l’inquiétude à la peur
« Ce roboticien s’est aperçu que lorsque l’on pousse la ressemblance humaine dans une machine, on obtient l’effet inverse de celui escompté. On pourrait s’attendre à ce que cette ressemblance suscite de l’empathie ; elle provoque plutôt le rejet, » explique Emmanuel Grimaud, anthropologue, chercheur au CNRS et commissaire de l’exposition « Persona » qui consacre une partie à ce concept.

Pour créer un sentiment de familiarité envers un robot, lui attribuer des caractéristiques humanoïdes est intéressant : on atteint alors le premier pic de la courbe de Masahiro Mori.
« Nous sommes spontanément plus indulgents avec un robot qui a des caractéristiques humanoïdes », ajoute Serena Ivaldi, chercheuse à Inria – Nancy – Grand Est spécialisée dans les relations homme-robot. Mais attention à ne pas pousser trop loin la ressemblance : plus le robot nous ressemble et plus ses défauts nous paraissent monstrueux. Le roboticien Hiroshi Ishiguro, par exemple, a conçu un robot à son image. « Sa peau est parfaitement reproduite, explique Serena Ivaldi. Il a utilisé le même matériau que celui qui est utilisé pour le maquillage au cinéma. Il est allé jusqu’à imiter précisément les pores de sa peau, les poils de sa barbe. Quand il est immobile, c’est frappant, on a l’impression d’être face à un être humain. Mais quand il se met à bouger, il est maladroit, bizarre, j’ai été envahie par un sentiment de peur en le voyant. »

Frédéric Tordo est psychanalyste et fondateur, avec Serge Tisseron, de l’Institut pour l’étude des relations homme-robot. Il décompose ce qu’il nomme la robophobie en trois temps. D’abord, intellectuellement, le robot nous apparaît comme l’un de nos semblables et spontanément, naît un sentiment d’empathie envers lui. Mais ensuite, à y regarder de plus près, intervient une « indécidabilité » : s’agit-il d’un humain ou bien d’un robot ? Il se déplace étrangement, mais il ressemble tellement à un homme. Il y a une incohérence manifeste, qui nous fait douter de notre propre empathie. Quand les deux sentiments s’enchevêtrent, c’est ce que Frédéric Tordo nomme « l’empathie indécidable », suscitant immédiatement angoisse et peur. Une peur irrationnelle qui rappelle celles de notre enfance : « un objet est attendu inanimé, mais il se met à bouger, comme un mort-vivant ou un zombie », explique Frédéric Tordo. Le phénomène rappelle celui de l’inquiétante étrangeté freudienne, qui conceptualisait une rupture dans la normalité familière.

Tous animistes ?
Si les robots nous effraient, serait-ce parce que nous imaginons qu’ils sont (mal) intentionnés ? L’origine de ce sentiment, selon Benjamin Grimaud, vient de « notre faculté à rapporter tout ce que nous voyons à des comportements humains ». Marianne Simmel et Fritz Heider, psychologues allemands du XXème siècle, ont mis en évidence ce phénomène grâce à une expérience. Sur une vidéo, des formes géométriques se déplacent sur l’écran, une courte séquence qui met en évidence un schéma mental : nous ne pouvons pas nous empêcher d’attribuer aux choses des intentions et une intériorité.
Les Japonais sont particulièrement férus de robots : ils détiennent 27% du parc mondial. Ils sont également à la pointe dans la fabrication d’humanoïdes. En 2012, le laboratoire Affada de l’Université d’Osaka a ainsi développé un bébé mécanique troublant de réalisme. En 2014, le professeur Ishiguro a mis en place une expérimentation au musée des sciences et de la technologie de Tokyo. Deux robots à l’image de présentatrices de télévision échangent avec les spectateurs pour recueillir leurs réactions face à des machines. « En France, ça n’est pas une priorité : nous avons une longue tradition d’automates, mais la conception d’humanoïdes n’a jamais vraiment intéressé la recherche. » Une différence que Serena Ivaldi attribue à la tradition animiste des Japonais. « Ils ont toujours considéré que les objets sont animés », ajoute Emmanuel Grimaud. Plus prosaïquement, la société nipponne est vieillissante et a connu ces dernières années une contraction de sa main-d’œuvre. Un phénomène concomitant à la perte de vitesse du Japon au niveau mondial. C’est pourquoi ils acceptent beaucoup mieux que les Européens qu’un jour hommes et robots travailleront ensemble.

De Prométhée à Terminator
Si les robots sont perçus comme une menace pour certains emplois, le robot humanoïde est spontanément assimilé à une menace physique. « La robophobie fait référence à tous les grands mythes, comme celui du Golem par exemple », analyse Frédéric Tordo. Dans ce mythe talmudique, un géant de glaise est conçu pour assister son créateur. Dépourvu de parole et de libre arbitre, c’est le mythe qui a ensuite inspiré des personnages comme le Frankenstein de Mary Shelley (1818). « Dans la mythologie, la créature conçue par l’homme à son image ne peut que se retourner contre lui et lui donner la mort. » Il faut donc le détruire avant qu’il nous détruise. La peur sous-jacente est celle de la supériorité du robot sur son créateur.
Serena Ivaldi étudie, avec son équipe nos rapports aux robots et la façon dont leur design influence notre manière d’interagir avec eux. « L’aspect du robot est une composante importante de son acceptabilité, explique la chercheuse. Surtout pour un public qui n’y est pas habitué. » D’après elle, il faut parvenir à trouver un équilibre entre des caractéristiques humanoïdes et donc rassurantes et des caractères qui ne laissent aucun doute sur le statut de machine de la créature. « Le robot Icub par exemple, avec lequel nous travaillons, est parfait car il est mignon : il a une tête toute ronde, des bras et des jambes et fait la taille d’un très jeune enfant. Mais il ne trompe personne : c’est un robot, on ne saurait se méprendre. » La recherche doit encore avancer pour déterminer quels sont les critères précis à partir desquels la ressemblance devient trop importante et fait chuter la familiarité.

Pourquoi concevons-nous des robots humanoïdes ?
Une question, 3 réponses …

Frédéric Tordo : C’est toute l’histoire de la technique. L’archéologue et ethnologue André Leroi-Gourhan l’a très bien expliqué : nous fabriquons des outils comme des prolongements de nous-mêmes, de notre corps. Le robot, lui, nous prolonge complètement. Ce désir naît également du désir de se voir en tant que soi-même. Créer un robot qui reproduit parfaitement son image traduit le désir de se voir tels que les autres nous voient, ce qui est parfaitement impossible.

Serena Ivaldi : C’est un réflexe, je crois. Nous avons toujours tendance à voir de l’humain partout. Quand un enfant dessine une maison, par exemple, il a toujours tendance à placer la porte au milieu et deux fenêtres sur les côtés, comme un visage humain. En robotique, nous nous servons des caractères anthropomorphes pour améliorer la confiance dans nos machines : on leur attribuera plus facilement des caractéristiques plus intelligentes.

Emmanuel Grimaud : En robotique, on pense encore que les machines doivent nous tromper sur leur statut de machine. C’est un paradigme hérité du test de Turing (les participants devaient déterminer s’ils avaient une conversation avec un homme ou une femme, alors qu’ils parlaeient à un robot), conçu en 1950, qui évalue la performance des robots à leur capacité à se faire passer pour un être humain. Or, il pourrait y avoir d’autres critères.