Critique du livre : Le numérique et la robotique en psychanalyse

A propos de livre de Frédéric TORDO : « Le numérique et la robotique en psychanalyse ». Du sujet virtuel au sujet augmenté. Paris L’Harmattan, 2016

Anne-Lise DIET

Le livre de Frédéric Tordo, présentation de Serge Tisseron, préface d’Elisabeth Darchis, nous embarque dans le monde du virtuel et du numérique, tout en y adjoignant la psychanalyse. Deux univers très dissemblables sont associés tels la carpe et le lapin…Disons-le tout net, mes propres penchants ne m’auraient pas engagée à faire ce voyage, mais j’aurais eu tort de ne pas me laisser embarquer dans cet étrange univers. F. Tordo a raison de dire que c’est ce que nous projetons sur les robots et le numérique qui nous revient. Cependant, je nuancerai ce propos.

Le livre commence par une revue de questions très érudite d’une centaine de pages lui permettant de dégager, par rapport à d’autres notions du registre de l’archaïque, celle du virtuel. F. Tordo a besoin de dégager cette notion de virtualité, de la définir, de la nuancer pour en faire un outil de travail thérapeutique au moment où il aborde la thérapie à médiation et même la psychanalyse, en utilisant ce médium moderne qu’est le robot ou le numérique. Elle s’impose alors avec évidence dans la problématique du double, cette impérieuse nécessité originaire qui permettra au sujet de se penser, de se voir, de se comprendre, et les catastrophiques conséquences pour le sujet de sa carence. On appréciera tout le long du livre à la fois un registre d’interprétation plutôt post-kleinien, mais qui s’autorise des sorties du registre strictement intrapsychique, pour aller du côté du lien (qu’il attribue à R. Kaës ), c’est-à-dire, l’intersubjectif, mais sans aller du côté du trans-subjectif (J. Puget et R.Kaës). Nous y reviendrons.

L’auteur met un certain temps à nous indiquer qu’il propose à ses patients la médiation du numérique et du robot et qu’il ne s’agit pas d’un choix premier des patients eux-mêmes. C’est la médiation thérapeutique avec laquelle F. Tordo aime à travailler avec ses patients, enfants ou adultes, qui souffrent de pathologies archaïques (borderline, autiste, psychotique). Son travail, relaté dans le détail, est très convaincant, et produit les effets thérapeutiques souhaités. Comme le rappelle Serge Tisseron dans sa présentation, F. Tordo aime les robots, ce que pourtant il ne dira jamais. Il a manifestement avec eux un lien personnel, très investi et tellement évident qu’il ne l’explicite pas. Grâce à ce travail, nous rentrons dans un univers non seulement masculin, car ce domaine apparait très marqué par ce genre, mais plutôt un univers de garçon, même si de jeunes patientes en ont bénéficié. C’est le propre investissement du thérapeute sur la médiation qui nous semble ici décisive et permet dans l’axe transféro contre transférentiel affirmé, de produire les effets escomptés. Même si F. Tordo n’explicite pas toujours ses ressentis en situation, on les devine très présents et constamment élaborés. Alors, toutes les médiations utilisées en psychothérapie et en psychanalyse se vaudraient-elles ? On serait tenté de l’affirmer, si l’investissement de la médiation est profond et relié à l’inconscient du thérapeute d’une manière ou d’une autre, mais ce serait perdre une partie de l’intérêt de la démonstration de l’auteur que de s’en tenir à cette affirmation. La robotique, comme le numérique, a été investi par les autistes Asperger qui peuvent y exceller du fait de la binarité du système. Leur proposer cette médiation est évidemment très pertinent, car elle permet aux patients autistes en particulier, de trouver des voies d’accès à la fois à certains aspects gelés de leur monde interne, comme aussi  des fixations associées de leurs enveloppes corporelles, au toucher, aux sensations, de tout l’univers proprioceptif, cénesthésique et sensoriel qui a été perturbé dès l’origine dans le lien à une mère empêchée, quelles qu’en soient les raisons. Cette médiation engage les protagonistes dans un univers dont ils partagent pleinement certains aspects, mais s’en éloignent pour d’autres. C’est ce jeu du pareil et du différent qui en assure aussi le succès.

Tout le long de la lecture, je repensais à un exemple donné par une psychanalyste d’enfants autistes, Simone Urwand, qui relatait lors d’un colloque, comment, alors qu’elle conduisait un groupe thérapeutique d’enfants autistes, un petit garçon avait grimpé sur ses genoux et se laissant glisser à terre, il remontait encore et encore sur ses genoux, selon une circularité bien connue chez eux. Elle le laissa faire, puis au bout d’un certain temps, elle perçut qu’elle y était devenue indifférente et se sentit elle-même comme un banc de bois, cet enfant lui ayant communiqué sa sensation d’avoir eu une « mère de bois », lourdement endeuillée qu’elle était et devenue, malgré elle, indifférente à son enfant. Ce souvenir est venu contre carrer mon propre contre transfert négatif sur le monde métallique et au final anti maternel (sui generis) des robots.

Car, si F Tordo défend avec talent son choix du robot comme médiation thérapeutique, cet objet ne doit pas l’être par défaut, et en particulier en répugnant à laisser ces patients régressés utiliser le corps et l’inconscient de l’analyste comme moyen thérapeutique de ré actualisation d’une histoire infantile douloureuse, comme dans la chimère de M. De M’Uzan, qui en est une remarquable théorisation dans l’axe transféro-contre transférentiel, comme d’ailleurs l’analyse transitionnelle de D. Anzieu et R. Kaës etc. Ainsi du côté de l’analyste, la peau, la chaleur du corps, de la voix, son propre corps comme son propre inconscient, sont présents dans la séance et disponibles passivement aux besoins des patients ; ces qualités, on le voit, s’opposent d’emblée à la froideur métallique du robot.

Dans le texte de cet auteur, 13 pages consacrées à la narration d’un cas de « fétichisme pervers par hybridation technologique », dénommé Charles, et qui est une clinique très fine, audacieuse et inventive. Comme toujours dans le cas de la narration de la perversion, on y ressent palpable un malaise qui en signale la présence. Son abord, comme celui du fétichisme y est magistral, le travail en va et vient avec l’histoire de ce patient, fait une démonstration dans le détail du montage psychique à l’origine de la pathologie en cause. La facture en est classique, mais se signale aussi par le franchissement de l’intrapsychique, pour faire une part conséquente à l’intersubjectif et des éléments factuels de l’histoire vécue du patient avec les personnages importants de son histoire infantile et même de qualifier, quand c’est nécessaire, leurs impasses personnelles. Peu de travaux cliniques abordent avec ce talent le difficile traitement de la perversion fétichiste.

Enfin une série de réflexions trame le texte et  concerne le numérique, l’homme augmenté, la trans-humanité, qui ont d’évidence l’assentiment de l’auteur, qui interprète la résistance, la critique, la défiance à l’égard de ces éléments de la modernité libérale, comme des défenses de type phobique d’autant plus vives que la capacité projective empathique est forte. Nous pouvons nous laisser convaincre sans difficulté par l’analyse des mécanismes inconscients qui nous font craindre les robots à titre individuel. Mais je serai plus prudente en ce qui concerne le point de vue sociétal. D’abord, parce qu‘on ne peut inférer un point de vue groupal ou sociétal à partir de l’analyse de l’inconscient individuel.  Nous avions suivi F. Tordo dans son travail sur l’intra et l’inter subjectif, mais je me sépare de lui sur celui du trans subjectif, qui n’est pas la projection des deux autres.  A cet endroit, il convient aussi d’historiser, de contextualiser les événements qui se passent dans une société. Le Méta cadre (R. Kaës) en permet l’organisation et aussi en signifie le possible sens. La trans -humanité est une théorie réactualisée par les grandes multinationales de la communication dont il n’est pas certain, à les voir à l’œuvre, qu’elles veuillent uniquement notre bonheur !  Elles décident seules, grâce à leur immense puissance financière, hors de tout contrôle démocratique, d’un mouvement qui engage et engageront nos sociétés à l’avenir. Il manque ici, l’avis des experts qui ont déjà fait savoir leurs réserves par voie de pétition, et surtout des citoyens, pour autant que l’information qui leur est délivrée soit honnête.

Derrière le fantasme de l’homme augmenté, il y a essentiellement pour l’instant en fait un homme essentiellement réparé par toutes sortes de prothèses et quelques exo- squelettes utilisables dans l’industrie et l’armée. Interrogé sur cette question, un prix Nobel répondit que    la conception actuelle de l’homme augmenté est essentiellement pensée d’un point de vue quantitatif, alors que la qualité majeure de l’humain est qualitative : savoir choisir la meilleure réponse dans une somme de propositions.

Reste que F. Tordo a raison d’attirer l’attention des psychanalystes sur ces outils numériques et sur la robotique qui se répandent très vite désormais dans notre univers et dont les jeunes s’emparent avec avidité et souvent sans recul.  Il nous faut construire une pensée articulée à leur sujet. C’est à ce travail que l’auteur nous invite avec talent.

                                                                                                 A.L. Diet